Le prix à payer

Maman je t'aime

25 Mars 2014, Toulon, France. Ma mère vient de décéder. Je quitte l’hôpital.
Quatre jours plus tôt, le 21 Mars 2014, New York, Downtown. C’est mon anniversaire. Nous sommes dans un bar, près de mon bureau. Une fois n’est pas coutume nous sortons entre collègues. Mary est là aussi. A peine installés, je reçois un coup de téléphone de mon père. Mary et moi nous regardons, inquiets. En France il est plus de minuit et j’ai déjà eu mes parents au téléphone le matin même pour me souhaiter un joyeux anniversaire. Nous comprenons tout de suite que quelque chose de grave s’est passé. Mon père m’apprend que ma mère a été admise à l’hôpital dans un état critique cet après-midi. Ils ont dû la plonger dans le coma afin de pouvoir la traiter sans qu’elle ne souffre. Je chuchote à Mary la terrible nouvelle. J’essaie de faire bonne figure devant mes amis. Je ne sais pas trop comment leur annoncer. Je demande leur attention, ils s’attendent à un petit mot gentil pour leur venue mais, à leur tour, comprennent vite que quelque chose ne va pas. Je ne peux retenir mes larmes et leur explique que je dois partir au plus vite et prendre l’avion pour la France. Quinze heures plus tard… Je suis à Toulon, à l’hôpital. Ma mère est allongée sur un lit, branchée à des tas d’appareils. Quatre jours plus tard, elle décède.

Cela fait presque 15 ans que j’ai quitté Toulon. J’ai vécu à Marseille, Paris, Sydney, New York. Vous êtes nombreux à me contacter sur mon blog et par email pour me dire que ma vie vous fait rêver. « Tu as de la chance Mourad. Je cherche un travail aux USA mais je ne trouve pas ». « Sydney ça a l’air cool. La plage, les BBQ, le surf… ». Oui c’est vrai, j’ai de la chance. Mais l’expatriation ce n’est pas seulement l’aventure, la découverte, les rencontres… Vivre à l’étranger cela veut aussi dire ne pas être présent pour différents évènements. Impossible de partager le bonheur d’une naissance, d’un mariage. Impossible encore d’être là pour sa famille, ses amis lorsqu’ils doivent faire face à une situation tragique : un accident, un décès. Ces 5 dernières années j’ai perdu mes 2 grands-parents paternels, deux amis ont vu leur père décéder, un de mes meilleurs amis a eu un grave accident. Pas une fois je n’ai pu être là pour mes proches. Alors oui, on se pose la question, on culpabilise. Est-ce que tout cela en vaut la peine après tout ? Ne suis-je pas égoïste ?

Je me souviens de ce moment où, il y a un peu plus de trois ans, j’avais compris que la condition de ma mère s’était aggravée. Je décidais alors de mettre un terme à ma vie Australienne et de retenter mon rêve américain. Je serais alors plus près de ma famille, ce qui rendrait mes visites plus simples, plus fréquentes. Ma mère, bien que ravie, ne supportait pas que je lui dise que sa condition était pour beaucoup dans ma décision. Elle me répétait toujours que je devais vivre ma vie sans me préoccuper d’eux. Apres tout, ils avaient fait leurs propres choix eux aussi, il y a des années de cela, en décidant de venir s’installer en France pour avoir une vie meilleure, pour eux, et pour leurs futurs enfants. Tel était son discours. Et il l’est resté jusqu’à la fin. La dernière fois que j’ai vu ma mère en vie, c’était le 25 Décembre 2013. En ce jour de Noel, Mary et mois appelons mes parents sur Skype pour leur annoncer la bonne nouvelle. Nous nous sommes fiancés. Mon frère était avec eux. Je revois encore son visage fatigué, abimé par sa condition, par ces années de lutte. Mais un visage empli de larmes de bonheur. Son « bébé » allait se marier. Rien ne pouvait lui faire plus plaisir, même si cela signifiait que je ne reviendrais sans doute plus vivre en France. Car elle était comme ça ma mère. Malgré toutes ses souffrances, malgré le manque de ses deux enfants qui ont choisi de vivre à l’étranger, elle ne se plaignait jamais. Peu importe si mon bonheur est ailleurs, du moment que je suis heureux. Elle aura au moins eu le plaisir de faire la connaissance de ses deux belles-filles. Elle les adorait.

Ces dernières semaines, lorsque j’avais ma mère au téléphone, elle me paraissait différente. Fatiguée, résolue, défaitiste. Cela ne lui ressemblait pas. Je me faisais de plus en plus de soucis. J’avais un mauvais pressentiment. Je ne cessais de demander à Mary si elle pensait que ma mère allait s’en sortir, s’il n’était pas temps pour nous de rentrer en France pour profiter de ma mère un peu avant qu’il ne soit trop tard. Plus tard mon frère me racontera qu’il avait la même sensation. Ces choses ne s’expliquent pas.
Le 25 Mars 2014, ma mère s’est éteinte. Je n’avais qu’une seule crainte dans ma vie, c’était de ne pas avoir assez profité d’elle. Ma crainte n’en est plus une. Elle s’est transformée en regret. Mon SEUL regret. Si ma mère était là, elle ne serait pas d’accord bien sûr. Elle n’avait de cesse de me dire combien elle était fière de ses enfants, de notre parcours, des hommes que nous étions devenus. Elle est partie, rassurée de nous savoir entourés par des femmes qui nous aiment et qui sauront être là pour nous, comme nos parents ont été là pour nous durant toute notre vie. Alors voilà, à tous ceux qui me disent qu’ils m’envient, que j’ai de la chance, que je suis courageux. Sachez qu’il y a toujours un prix à payer. Mais loin de moi l’idée de m’apitoyer sur mon sort. Je vais continuer d’aller de l’avant. Je vais m’occuper de mon père, fonder une famille, être heureux. Et tu verras maman, quel que soit l’endroit où tu es maintenant, je continuerai de te rendre fière. Merci pour toutes ces années de bonheur. Je n’aurais pu rêver d’une meilleure mère. Je t’aime.